La dégradation des radars a-t-elle fait baisser la mortalité sur les routes ?

 (20Minutes.fr 29/01/2019 « Fake off » par Alexis Orsini)

Pour certains internautes, les 116 vies sauvées en 2018 par la limitation de la vitesse à 80 km/h l’ont été grâce à la mise hors service de nombreux radars, en plein mouvement des « gilets jaunes »…
D’après les estimations provisoires de la Sécurité routière, 116 vies ont été sauvées en 2018 grâce à la limitation de la vitesse à 80 km/h sur les routes à double sens sans séparateur central, depuis juillet.
Des chiffres qui concernent notamment la période de novembre et décembre 2018, marquées par la mise hors service de nombreux radars en plein mouvement des « gilets jaunes ».

Une théorie reprise sur les réseaux sociaux estime que le non-fonctionnement des radars est à l’origine de cette baisse de mortalité… alors que les chiffres détaillés de la Sécurité routière dénoncent au contraire des morts supplémentaires en raison de ces dégradations.

Pour la Sécurité routière, l’année 2018 est celle d’un record : les 3.259 personnes décédées sur les routes, selon ses estimations provisoires, représentent le chiffre de mortalité le plus bas jamais enregistré.

Une embellie d’autant plus bienvenue que les automobilistes attendaient particulièrement ces données, censées prouver (ou mettre à mal) l’efficacité de la très controversée limitation à 80 km/h, depuis son entrée en vigueur le 1er juillet 2018 sur les routes à double sens sans séparateur central.

Selon l’Observatoire national interministériel de la sécurité routière (ONISR), ce changement a permis de sauver 116 vies en 6 mois sur le réseau concerné par la mesure. Une statistique reprise depuis lors par nombre d’internautes pour démontrer le prétendu rôle joué par les radars hors service, près de 70 % d’entre eux ayant été dégradés depuis le début du mouvement des « gilets jaunes », selon les chiffres de 20 Minutes.

« Depuis que 65 % des radars sont HS, le gens peuvent se concentrer sur leur conduite sans avoir peur de se faire flasher. « Merci M. #EdouardPhilippe de prouver que [ces] limitations sont complètement à côtés du problème. Depuis que les radars sont hors service, 116 vies ont été sauvées… Voilà la vérité… » affirment ainsi des posts dont l’argumentaire est particulièrement repris sur les réseaux sociaux.

Or, si les chiffres de l’ONISR restent des estimations provisoires, celles-ci déplorent au contraire des morts supplémentaires sur les routes en novembre et décembre 2018 à cause de la dégradation des radars.

FAKE OFF

Comment l’ONISR est-il parvenu au décompte de 116 vies épargnées grâce à la limitation de la vitesse à 80 km/h ? En comparant les chiffres de mortalité du second semestre 2018 (juillet à décembre) sur « le réseau concerné par la baisse » avec ceux des « cinq dernières années » (2013-2017). Une tendance nette à la diminution, qu’on ne retrouve pas sur les réseaux non concernés par la mesure.

Mais cette méthodologie n’est pas sans faille puisque, comme l’a relevé France 2, les chiffres des années précédentes incluent des routes hors agglomération dont une partie n’est pas limitée à 80 km/h. La Sécurité routière l’a reconnu mais estime que cela n’impacte pas les estimations, au motif que le nombre d’accidents y est constant depuis des années.

« Sans ces dégradations, 60 vies supplémentaires auraient pu être sauvées »
Elle souligne en revanche, dans son point d’étape provisoire, l’impact négatif de la dégradation des radars sur le nombre de morts sur les routes : « Cette baisse notable [de la mortalité] a connu un décrochage en novembre et décembre 2018, dans la période qui correspond à la forte dégradation des dispositifs de contrôle automatiques. […] Sans ces dégradations, 60 vies supplémentaires auraient pu être épargnées entre novembre et décembre 2018 (30 chaque mois). »

Quant à l’affirmation selon laquelle les automobilistes seraient plus attentifs à la route lorsqu’ils n’ont pas les yeux rivés sur leur tableau de bord de peur d’être flashés, la Sécurité routière indique à 20 Minutes : « Les conducteurs doivent garder la maîtrise de leur véhicule quel que soit le réseau emprunté. Les radars fixes sont tous signalés en amont par un panneau, qu’ils soient opérationnels ou non. » Ce qui n’empêche pas, depuis novembre ou décembre 2018, les habitués empruntant la même route de pouvoir accélérer sans crainte d’être flashé, en sachant que le radar signalé est en réalité hors service.

Contacté par 20 Minutes, le Centre d’études et d’expertise sur les risques, l’environnement la mobilité et l’aménagement (Cerema), qui a participé à l’évaluation de l’efficacité de la mesure d’abaissement de la vitesse – sans se pencher sur la question des radars – rappelle la prudence avec laquelle doivent être accueillis ces chiffres : « Il s’agit de données provisoires pour l’accidentalité indiquant la première tendance qui se dégage au bout de 6 mois. »

« Nous n’avons pas encore les chiffres de décembre pour l’observatoire des vitesses, mais jusqu’en novembre, la baisse de vitesse moyenne observée en juillet se poursuivait » continue le Cerema, avant de conclure : « On est sur une première période d’évaluation très courte alors qu’elle doit être finalisée au bout de deux ans. Il y a un décalage entre l’attente du public et les besoins scientifiques, qui nécessitent une plus grande période d’évaluation pour pouvoir livrer une analyse plus fine. »

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