La lettre politique de Laurent Joffrin (Libération) Le crime routier

Parlons franchement. Il est un domaine où le mouvement des gilets jaunes, par ailleurs légitime dans ses revendications sociales, est de toute évidence régressif, irrationnel et irresponsable : celui de la sécurité routière. Domaine circonscrit, certes, mais important : il met en jeu des vies humaines. Deux résultats brillants sont en effet à mettre à l’actif de la révolte : le recul annoncé du gouvernement sur la limitation de la vitesse à 80 km/h, recul partiel mais réel ; la honteuse et coûteuse destruction de 60% des radars destinés à détecter les infractions. Protestation démocratique ? Non : insurrection démagogique.

Contrairement aux réquisitoires scandaleux dressés contre la mesure par le lobby automobile, il ne s’agissait en rien d’affirmer «la domination de Paris sur les territoires» et encore moins «d’emmerder les Français» dans le but de «remplir les caisses de l’Etat». Avec un certain bon sens, les pouvoirs publics, dont c’est le rôle, ont seulement pour but de protéger automobilistes, passagers et piétons contre les méfaits de la vitesse sur la route. Rappelons au passage que ce ne sont pas les radars qui «remplissent les caisses de l’Etat», mais les automobilistes qui violent le code de la route et sont pour cela justement sanctionnés. S’ils veulent assécher cette manne supposée, il leur suffit de respecter la loi. Rappelons aussi que plus de la moitié des accidents mortels (55% en 2016, soit 1 911 morts) ont précisément lieu sur les routes secondaires visées par la limitation à 80 km/h.

Plus généralement, il est établi que la vitesse excessive est l’un des facteurs principaux de la mortalité routière. Elle n’est pas la seule et l’Etat a pris au fil des années des dispositions qui touchent à tous les domaines de la sécurité routière (vitesse, bien sûr, mais aussi actions pédagogiques, lutte contre l’alcool au volant, contrôles techniques, amélioration du réseau, ceinture de sécurité, permis à points, etc.) Le résultat de cette politique globale est spectaculaire. En 1972, le nombre des morts dépassait les 18 000. Au terme d’une politique constante menée par toutes les majorités successives, il est tombé à 3 259 en 2018.

Constatant que pour la première fois depuis un demi-siècle le nombre des accidents était reparti à la hausse (en 2014 et 2016), le gouvernement a décidé d’abaisser de 10 km/h la vitesse maximale autorisée sur quelque 400 000 kilomètres de routes secondaires. Il en espère une nouvelle diminution des décès par accident évaluée à quelque 400 vies sauvées par an. Selon le premier bilan de la sécurité routière, la mesure a épargné la vie de 116 personnes depuis sa mise en œuvre. Quant à la destruction des radars, toujours selon la même source, elle coûte environ 30 morts par mois.

Bien entendu, le lobby routier contestera ces chiffres – établi par les spécialistes reconnus – à l’aide des mêmes arguties byzantines dont il a usé pour s’opposer au fil des ans à toutes les mesures prises en faveur de la sécurité routière. Elles ne changeront rien à la conclusion globale de tous les experts sérieux : la vitesse tue, sa diminution épargne des vies. Autrement dit, la pression exercée par une partie des gilets jaunes sur le gouvernement pour favoriser les excès de vitesse n’est pas seulement archaïque et absurde. Elle est criminelle.

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