L’histoire secrète des 80 km/h

Le Parisien Weekend 29/06/2018 Nicolas Prissette
Il y a un an, Edouard Philippe reçoit une note alarmante sur la mortalité routière. Dès lors, il envisage une limitation de vitesse, qui entrera en vigueur le 1er juillet. Retour sur douze mois de négociations dans l’ombre et de clashs au grand jour. Un matin de juillet 2017, une note confidentielle tombe sur le bureau d’Edouard Philippe. Pas une bonne nouvelle. La mortalité routière remonte encore : 3 738 tués en 2016. Après 3 427 en 2013, 3 557 en 2014 et 3 616 morts en 2015, la tendance est à la hausse.

Le document rédigé par ses conseillers recommande au Premier ministre de prendre le dossier à bras-le-corps. Ils formulent une liste de propositions. Parmi elles, réduire la vitesse maximale sur les routes secondaires à 80 km/h, au lieu de 90 km/h. Le chef du gouvernement veut en savoir davantage. Il laisse son cabinet avancer. Peu de personnes sont dans la confidence. Pour l’instant, il tâte le terrain.  

Fin août, le téléphone de Chantal Perrichon sonne. La présidente de la Ligue contre la violence routière est invitée à Matignon. Discuter avec les conseillers du pouvoir, elle en a l’habitude, depuis qu’elle a pris les rênes de l’association, en 2002. « Une simple prise de contact », pense-t-elle. En fait, la réunion avec le cabinet, à la mi-septembre, dure trois heures. Un signe.

Un rapport d’experts souffle l’idée en 2013
La petite cellule qui travaille autour d’Edouard Philippe est motivée. Le colonel Dubuis, membre de son cabinet militaire, est un expert du sujet. Eric Jalon, chef du pôle Affaires intérieures du Premier ministre, le « M. Sécurité » de Matignon, coordonne les préparatifs. Cet ancien préfet n’ignore rien des drames de la route. Le 11 février 2016, il est en poste en Charente-Maritime quand, à Rochefort, un camion-benne qui roule avec le rebord gauche de sa remorque abaissée déchire un car qu’il croise sur la route. Six adolescents perdent la vie. Il fait alors de la sécurité routière une priorité du département.

« Il faut une mesure de rupture, qui permette de franchir un palier, à la baisse », argumentent les conseillers devant Edouard Philippe. L’idée de passer à 80 km/h sur les départementales et nationales, plus précisément «sur les voies bidirectionnelles sans séparateur central », ne vient pas de nulle part. Elle figure depuis 2013 dans un rapport d’experts remis au Conseil national de la sécurité routière (CNSR), qui en a débattu et l’a validée.

Edouard Philippe est convaincu qu’il faut agir. Sa stature politique peut en sortir grandie, plus tard. Il a en mémoire l’exemple de Jacques Chirac et la réussite de sa politique en matière de sécurité routière. L’ex-président avait notamment instauré la mise en place des radars automatiques. Mais le Premier ministre le sait : sur le moment, les Français vont détester.

« Pas la peine de mettre le doigt de pied dans l’eau pour savoir qu’elle est froide », glisse-t-il à ses collaborateurs. 

Le 11 décembre, il s’exprime face aux caméras, en marge d’un déplacement sur le thème de la sécurité routière à Coubert (Seine-et-Marne) : « Il y a le sujet de la limitation à 80 km/h sur les routes bidirectionnelles, nationales ou départementales. A titre personnel, j’y suis favorable, car je sais que deux tiers des accidents se concentrent sur ces tronçons. » C’est parti pour six mois de polémiques.

Devant sa télévision, Pierre Chasseray fait un bond. Le délégué général de l’association 40 millions d’automobilistes envoie illico un texto au chef du gouvernement pour lui demander des explications. Il a le numéro de portable d’« Edouard », il le connaît bien ! Les deux hommes ont travaillé à l’UMP (ancêtre du parti Les Républicains), après la présidentielle de 2002. Ils se croisaient devant la machine à café, quand Edouard Philippe était directeur général et Chasseray, chef de cabinet de Philippe Douste-Blazy, secrétaire général du parti. Mais « Edouard » ne répond plus.

Une autre association, la Ligue de défense des conducteurs, est reçue un peu plus tard par le cabinet. La Fédération française des motards en colère, elle, publie une lettre ouverte, demandant ironiquement à ne surtout pas avoir de rendez-vous. Une manière de se faire remarquer.

Le 9 janvier, la mesure sur les 80 km/h est officialisée. Pour montrer qu’il est sensible au sujet, le Premier ministre rappelle ce jour-là sur Facebook une anecdote personnelle, qui remonte au vendredi 2 octobre 2015. Peu après 21 heures, le maire du Havre roule à toute allure sur l’A131 en direction de Paris. Vite, trop vite. La portion est limitée à 110 km/h. Les gendarmes le captent avec leurs jumelles, à « 153 ou 154 km/h », selon ses propres souvenirs. Suspension de permis immédiate. Penaud, le maire appelle un taxi pour rentrer. Une mésaventure qu’il avait rendue publique à l’époque. Mais cela ne suffit pas à apitoyer l’opinion. Comme prévu,
celle-ci n’adhère pas à son projet, loin s’en faut.

Les trois quarts des Français sont contre, répètent les sondages. Pour l’opposition de droite, c’est l’aubaine. Voilà un angle d’attaque tout trouvé contre leur ancien ami juppéiste. Laurent Wauquiez tonne : « stupide », «technocratique », « absurde ».

LR dénonce une proposition « injuste »
A l’Assemblée, l’offensive est menée par un député du Cantal, élu local depuis trente ans, Vincent Descoeur. Le 14 mars, cet Auvergnat engage le fer lors de la séance des questions au gouvernement, dénonçant une proposition « injuste et inadaptée ».

Edouard Philippe saisit le micro et répond sur le registre de l’émotion. Il évoque un drame survenu onze jours plus tôt : « Un accident, dans le Finistère, trois morts – trois enfants. Vous avez raison, monsieur le député, c’est scandaleux. Ce qu’ont vécu les témoins de cet accident, les équipes de secours, le gendarme qui est allé annoncer le décès à la famille, c’est effectivement scandaleux. » Les bancs LR sont piqués au vif. François de
Rugy, le président de l’Assemblée, doit rappeler tout le monde au silence.

La pression monte. Les associations d’automobilistes mobilisent leur troupe. Le Front national aussi. Edouard Philippe est interpellé lors de ses déplacements. Les défenseurs de la mesure encaissent les coups. Chantal Perrichon est couverte d’insultes sur les réseaux sociaux. Elle reçoit des menaces de mort. Anne Lavaud, la déléguée générale de l’Association prévention routière, qui soutient la mesure, subit des pressions. Depuis le début, le président de la République reste en retrait. Son silence est perçu comme une méfiance envers cette mesure qui ne figurait pas dans son programme. La vitesse sur la route va-t-elle rompre l’accord parfait affiché par Emmanuel Macron et Edouard Philippe depuis le début du quinquennat ? Le 12 avril, le chef de l’Etat réagit enfin.

Dans l’école primaire de Berd’huis (Orne), il répond à Jean-Pierre Pernaut, le présentateur du « 13 H » de TF1. Pour apaiser les colères, il explique que l’abaissement de la vitesse fera l’objet d’une évaluation mi-2020. « Si ça n’a pas d’efficacité, si ça ne marche pas, on ne continuera pas », promet-il. Cette clause de revoyure vise à désamorcer la fronde, mais nul n’est dupe, puisqu’Edouard Philippe l’avait mentionnée dès janvier. Trois jours plus tard, 700 motards en colère défilent à Paris, 1 200 à Clermont-Ferrand, 1 000 à Toulouse…

Au sein même du gouvernement, les mâchoires grincent. Le 17 mai, à Rungis (Val-de-Marne), des militants LREM fêtent la première année du quinquennat. L’un d’eux interpelle Gérard Collomb, invité d’honneur : « Sur les 80 km/h, j’aimerais avoir votre position. » Le ministre de l’Intérieur prend « un joker sur la question ». Tout le monde traduit : il y est opposé. C’est un couac.

Le lendemain, Edouard Philippe appelle son ministre pour une explication. Puis, en déplacement à Strasbourg, reprend la main devant la presse : « Nous avons débattu cette décision au sein du gouvernement. Je sais évidemment pouvoir compter sur l’engagement du ministre de l’Intérieur pour faire en sorte que cette décision soit mise en œuvre dans d’excellentes conditions. » Retour au calme.

Edouard Philippe inflexible
Sa détermination ne faiblit pas. Le 14 juin, à 16 heures, le Premier ministre reçoit trois sénateurs LR, PS et UDI dans le salon jaune, à côté de son bureau. Dans un rapport, ils réclament que le 80 km/h soit appliqué au cas par cas, sur décision des présidents de département. Contemplant les jardins par la fenêtre, Michel Raison (LR), sénateur de la Haute-Saône, demande : « Y avez-vous planté un saule ? Cela témoignerait d’une certaine souplesse quant à vos positions. » Depuis Raymond Barre, la tradition veut que les locataires plantent un arbre en arrivant. « J’ai choisi un pommier », rétorque Edouard Philippe. Remontés, les sénateurs refusent de regarder un clip conçu par Matignon. « On connaît les chiffres par cœur et on a des trains à prendre ! » s’agace Michel Raison.

Trois jours plus tard, le décret n° 2018-487 instituant les 80 km/h est publié au Journal officiel. La mesure sera effective le 1er juillet. Matignon promet d’en assurer le suivi. Les vitesses réelles seront mesurées tout l’été sur 40 points du territoire. Les premiers résultats devraient être connus à la rentrée.

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