Le rôle de la famille

Jean-Pascal Assailly,
psychologue à l’Ifsttar

Parmi les six sources d’influence principales (l’environnement familial, les pairs, les médias, l’école, le quartier, la société) qui peuvent protéger le jeune de la mise en danger de soi sur la route, ou au contraire la favoriser, la famille reste la plus importante, et ce même entre 15 et 25 ans. Son influence s’exerce par cinq dimensions qui vont se succéder dans le temps, mais qui sont en constante interaction.

Tout d’abord, «l’héritage» biologique que nous lèguent nos parents, dans ses deux composantes, les facteurs génétiques et les facteurs prénatals. Les études de jumeaux et d’adoptés suggèrent une forte héritabilité du trait de personnalité constitué par la recherche de sensations, souvent retrouvé dans la tendance à la prise de risque sur la route; sur cette dimension, la filiation paternelle s’exprime plus fortement (les caractéristiques du père jouent davantage que celles de la mère) et les corrélations sont plus fortes avec le parent de même sexe (corrélations père/fils et mère/fille).


Comme autre exemple de facteur génétique, nous citerons la résistance aux effets de l’alcool, mise en évidence par les travaux sur les fils de pères alcoolo­-dépendants: ce qui est au départ une vulnérabilité génétique (l’alcool leur fait moins d’effets qu’à leurs amis) va se conjuguer à une pression environnementale (chaque samedi, boire un verre de plus que les autres pour être «synchro», dans le même état…) et progressivement, avec la tolérance croissante aux effets, l’alcoolisation excessive ou la dépendance peuvent s’installer. Ce facteur de risque (ne pas ressentir suffisamment d’effets négatifs) n’est pas uniquement spécifique à l’alcool, on peut le retrouver à propos de la prise de risque (la vitesse) ou de la délinquance. C’est l’ensemble des influences
épigénétiques(
1) sur l’axe HPA (axe de réponse au stress) qui s’exprime ici.


Ensuite, le type de lien mère/enfant, qui se crée à partir du deuxième semestre de la vie, peut avoir des effets à long terme: lorsque l’enfant est insuffisamment sécurisé par ce lien, nous parlons d’un attachement anxieux. Si rien n’est fait ensuite pour provoquer une résilience, le jeune peut entrer dans les prises de risque ou les addictions par le phénomène de l’alexithymie (ne pas savoir lire ou nommer ses propres émotions) et celui de la fuite de soi: comme ce qui est de l’ordre des émotions associées aux liens est une source de souffrance, l’enfant va progressivement désactiver son comportement d’attachement, apprendre à se détacher de ses émotions, à vivre sans; mais comme il faut bien vivre avec quelque chose, il va remplacer l’émotion par la sensation. Une recherche incessante de sensations nouvelles et de plus en plus intenses va le pousser dans les prises de risque excessives ou les addictions.


Réciproquement, divers travaux ont montré que le maintien d’une bonne relation affective entre les parents et le jeune entre 15 et 25 ans est un puissant facteur protecteur qui permet une exploration moins risquée de l’environnement, des consommations de produits plus modérées et des transgressions moins importantes.


Puis viennent agir les influences de l’évolution de la structure familiale au cours du temps: naissance de frères ou de sœurs, déménagements, séparations, recompositions, deuils, etc. Le divorce est un marqueur du risque, c’est­-à­-dire qu’il n’est néfaste que lorsqu’il recouvre des facteurs de risque qui existent aussi dans les familles dites «intactes», principalement l’intensité et la durée des conflits parent/parent et parent/enfant. Lorsque les conflits sont mal gérés et que les comportements éducatifs des parents en sont détériorés, alors on observe plus de prises de risque, d’addictions et de transgressions chez les jeunes. Une autre observation témoigne du fait que les conflits sont plus pathogènes que les séparations: les problèmes sont plus aigus au sein des familles recomposées (lorsque des conflits fils/belle­-mère et fille/beau­-père surgissent) que parmi les foyers monoparentaux féminins.


Ensuite, tout au long de l’enfance puis de la vie, l’influence parentale peut prendre la forme de la transmission des comportements par imitation, modelage social: non pas ce que nos parents nous font, mais tout simplement ce qu’ils font eux­-mêmes au volant, mais également par rapport à l’alcool, au tabac, au cannabis, aux médicaments, aux risques et aux règles en général. On observe de fortes reproductions intergénérationnelles des comportements routiers, des styles de conduite, des accidents et des infractions. La sécurité routière n’est pas une histoire qui commence à 18 ans au volant: pendant 18 ans, le sujet n’a pas le droit de conduire une voiture, mais la banquette arrière est «la première place du cinéma» pour observer les comportements des parents. Nous ne devenons pas le clone routier de notre père ou de notre mère, mais un facteur d’influence agit néanmoins fortement ici.


Enfin, le style éducatif, le mode de contrôle des comportements du jeune par les parents est un facteur fondamental de protection ou au contraire de mise en danger du jeune entre 15 et 25 ans: les recherches dans ce domaine montrent bien que, entre le Charybde de l’autoritarisme et de la coercition, où les règles et les injonctions sont imposées sans explication, sans discussion, sans négociation, et au pire avec des punitions et des châtiments, et le Scylla du laxisme, où le parent abandonne toute tentative de contrôle et se réfugie dans des stratégies illusoires de contrôle du
risque («mon enfant est plus sage, prudent, malin, etc. que les autres»), la seule stratégie éducative qui protège réellement le jeune est l’autorité négociée. Expliquer les risques et les règles si l’on désire qu’elles soient respectées, négocier en permanence les droits et les devoirs, savoir ce que son enfant fait réellement et non pas ce qu’on aimerait bien qu’il fasse… Le laxisme dans ce domaine est un redoutable facteur de risque, notamment à propos de l’usage précoce d’alcool et de cannabis; ces deux phénomènes sont prédictifs du développement des dépendances et des accidents
de la route. Bref, le maintien du dialogue, même si c’est à cette période de la vie qu’il est le plus difficile, est le facteur protecteur fondamental. Plus que la morale, c’est la science qui peut en être le fondement: pourquoi 0,5 g/l est la limite légale d’alcool, pourquoi il ne faut pas prendre le volant après avoir fumé du cannabis, etc. Ceci suppose que le parent soit compétent pour aborder ces sujets! Et pose donc la question de la formation des parents accompagnateurs lors de la conduite accompagnée, par exemple. Plus généralement, des mesures et des actions éducatives devraient être impulsées pour aider les parents qui n’arrivent plus à protéger le jeune.


Conclusion
Certes, viennent jouer entre 15 et 25 ans les influences de deux autres types d’acteurs, les pairs et les médias, mais la famille reste la source fondamentale de protection, notamment dans son rôle de contrôle et de sélection des pairs et des médias auxquels l’enfant est exposé. Le mode d’influence peut d’ailleurs être différent: les parents sont plus importants à propos de l’initiation des comportements, les pairs à propos du maintien desdits comportements.


1. Un facteur épigénétique est un facteur qui module l’expression des gènes: si ces derniers restent identiques de la conception à la mort, leur influence sur les comportements peut varier au cours de l’existence, faible par moments, forte à d’autres, ce qui illustre l’interaction entre le génotype et l’environnement..

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