Editorial de Pondération n°115 avril mai juin 2018

Chantal Perrichon

Dès l’annonce du Premier ministre en décembre, nous avons vécu dans l’espoir de la baisse du nombre des tués et des blessés sur nos routes et le désespoir de constater que notre société tolère les formes les plus extrêmes du mensonge, sans mesurer la gravité d’une telle passivité.

Subrepticement, presque à notre insu, s’est mis en place, dès le début de cette année, un concours dont les participants d’horizons divers (quoique…) partageaient le même objectif : empêcher la mise en place du 80 km/h. Heureusement, des journalistes, des éditorialistes ont observé la déferlante de manipulation des faits que nous avons dû subir et devant l’outrance des propos, ont réagi et montré que les arguments étaient en fait : « utilisés par des responsables politiques qui tentent de rallier une partie de la population qu’ils n’ont pas su convaincre par leurs projets sociaux, économiques ou politiques (1) ».

Au fil des décennies, l’aplomb et l’ignorance de nos détracteurs nous ont souvent étonnés, mais aux contre-vérités habituelles, une nouveauté mérite aujourd’hui de figurer dans les annales de J.-M. Leverrier, un pionnier de la Ligue qui réactualise régulièrement le catalogue des musts de la désinformation de nos habitués du Café des Sports : ainsi devra-t-il ajouter qu’un élu a saisi le Conseil d’État pour « excès de pouvoir et mise en danger délibéré de la vie d’autrui » ! Préventeur professionnel, Jean-Marie a su nous inculquer des modes de réflexion opposés aux facilités routinières et son bréviaire antitout est impressionnant :

– « Le port de la ceinture de sécurité est une atteinte aux libertés individuelles. Je suis libre de disposer de ma personne. »

– « Il faudrait deux permis : un pour ceux qui sont capables de rouler vite et un pour les autres. »

– « Limiter à la construction les voitures à 130 km/h serait une faute car, d’une part, cette mesure déresponsabiliserait le conducteur et, d’autre part, la conduite serait monotone et provoquerait un risque d’endormissement. »

– « Les personnes âgées sont vraiment dangereuses sur la route. »

– « En Allemagne, la vitesse est libre, et ils ont moins d’accidents que nous ! »

– « Je suis beaucoup plus en sécurité à 200 km/h dans ma grosse CMKKX de 250 cv que certains qui roulent à 100 km/h, au maximum des possibilités de leur petite caisse. »

– etc.
Notre collection s’est également enrichie grâce aux nids de poule pointés comme nouveaux serial killers des routes françaises, au 80 km/h d’autant plus inutile que « comme la qualité de l’air, la sécurité routière s’améliore naturellement » et que par ailleurs une minute et quelques secondes perdues sur une poignée de kilomètres « c’était du temps de vie sociale en moins ! » (2) .

Fabrice Hamelin, un universitaire reconnu par ses pairs, tant au niveau national qu’international, a écrit récemment que les attaques des opposants au 80 étaient dues à leur frustration : « Dans l’action publique, l’activisme n’a pas pesé face aux expertises techniques et scientifiques sur lesquelles la décision a été appuyée. La coalition gouvernementale qui en a fait sa ressource principale a même pu baser l’essentiel de sa communication de crise sur des argumentaires scientifiques… Les décisions dans le domaine de la sécurité routière ne se négocient pas. Elles se fondent et se justifient par l’expertise scientifique. » (3)

Devant l’inertie des institutions qui ne répondaient pas à l’attente des citoyens de bonne foi ne comprenant pas le bien-fondé du 80 km/h, Claude Got (4) a initié et coordonné une étude d’un intérêt exceptionnel pour la Ligue (5) et pour les décideurs, établissant pour chaque département la relation entre la proportion de kilomètres de routes sans séparateur central et leur proportion de tués. Elle justifie l’impossibilité de maintenir à 90 « les belles routes », car c’est principalement l’importance de leur trafic qui cause leur accidentalité élevée. En 2014, il avait déjà montré ces relations pour le département de l’Aveyron et présenté les résultats à Rodez, lors d’une conférence organisée par la Ligue.

L’extension de cette étude aux réseaux hors agglomération de 92 départements a mis en évidence la prétention des irresponsables locaux qui voudraient maintenir une partie de leurs routes à 90.

Grâce au JDD (6) , ce travail a bénéficié d’une couverture médiatique exceptionnelle : une édition nationale de 7 pages, la une, et 5 éditions régionales. Le tout relayé dans l’hexagone, grâce à vous, chers adhérents et militants, qui avez su répondre aux médias locaux.

Une première étape vient d’être franchie ce 1 er juillet et nous assistons déjà au même phénomène qu’en 2002 : la mortalité s’était effondrée plusieurs mois avant la mise en place du 1 er radar, car la forte médiatisation du contrôle sanction automatique avec une faible tolérance pour les petits excès de vitesse, et la fin des indulgences, avaient incité les conducteurs à modifier leur comportement. La DSR vient de nous communiquer des chiffres emblématiques : 3 448 tués le 31 décembre et 3 338 le 30 juin. Cent familles épargnées depuis l’annonce d’Édouard Philippe (6,3 % de tués en moins pour les trois derniers mois, comparés aux mois équivalents de 2017, 8,9 % pour les deux derniers mois, 9,3 % pour le dernier mois). Le succès est au rendez-vous, comme cela était prévisible !

Une seule question se pose maintenant. Où fixer le curseur de nos attentes ? Allons-nous nous satisfaire de 300 vies sauvées, ou plus ? Cela dépendra des réponses apportées aux dysfonctionnements que nous dénonçons depuis des années.

Est-ce que le ministère de l’Intérieur acceptera de jouer pleinement son rôle en développant la mise en circulation d’un nombre suffisant de véhicules banalisés circulant un tout petit peu plus que… la petite heure quotidienne qui leur était dévolue jusqu’à maintenant.

Assisterons-nous enfin à l’interdiction du signalement des forces de l’ordre pour les contrôles de vitesse ? Les avoir interdits pour l’alcool est déjà remarquable, mais avoir calé pour la vitesse est absurde.

Faut-il rappeler l’Article L2242-10 du code des Transports a été créé par LOI n° 2016-339 du 22 mars 2016 – art. 21 : « Le fait de diffuser, par quelque moyen que ce soit et quel qu’en soit le support, tout message de nature à signaler la présence de contrôleurs ou d’agents de sécurité employés ou missionnés par un exploitant de transport public de voyageurs est puni de deux mois d’emprisonnement et de 3 750 € d’amende. ». La fraude de l’usager qui circule sans billet serait donc plus grave que l’infraction qui peut tuer ? Quand des contrôles vérifient la qualité de l’hygiène dans un restaurant ou la régularité de l’emploi d’un salarié, quand des policiers veulent interpeller des dealers, ils ne préviennent pas, ils agissent sans avertir. Le contraire serait risible.

Alors que la France prétend jouer un rôle majeur dans le développement du numérique, elle continue de s’enliser dans une suite d’échecs qui touchent différents ministères, que ce soit l’informatisation des données de santé, le logiciel assurant la paie des militaires, la jonction du logiciel Cassiopée de la Justice avec le fichier du permis à points. Le rapport de l’Inspection Générale de l’Administration rédigé par M. Colin et Le Gallou de 2012 pointait déjà que 50 % des points de permis n’étaient jamais retirés (que ce soit pour des infractions alcool ou vitesse). En réponse à une question sur cette défaillance consternante, Emmanuel Macron, candidat à la Présidence de la République, avait dit «C’est la crédibilité de la sanction qui est en jeu. De manière générale, je me suis prononcé pour l’application sans faille des peines et des sanctions prononcées, ce n’est pas pour accepter que des pénalités pour excès de vitesse soient traitées avec une négligence coupable. Il ne peut y avoir de tolérance à géométrie variable sur cette question très lourde de la sécurité routière. ». Il est grand temps d’assurer la traçabilité des procès-verbaux et d’évaluer le taux de retrait de points au niveau des départements et des ressorts judiciaires.

Pour éviter des analyses fantaisistes ou de mauvaise foi des opposants au 80, des observatoires de vitesse dans les départements devraient publier trimestriellement les mesures observées, les relier à l’accidentalité et ne pas oublier de renseigner la mortalité sur les routes à 4 voies maintenues à 90, alors qu’elles n’ont pas de séparateur médian, ainsi que les routes à 3 voies de ce type.

Je dédie ce numéro aux personnes qui perdront la vie durant les mois de juillet et août sur les routes départementales qui n’ont pas de séparateur médian, puisque consignes ont été données de ne pas importuner les infractionnistes (ils pourront opter pour un stage de 2 h avec la Prévention routière, moyennant une adhésion de 36 euros !), et de ne pas rechercher avec détermination les casseurs de panneaux et de radars. Qui peut encore douter de l’obligation de remettre la sécurité routière sous l’autorité du Premier ministre ?

(1) Débat sur le 80 Km/h… La démagogie à fond la caisse ! France Inter 27/06/2018 l’édito politique de Thomas Legrand.
(2) RTL 02/06/2018 édito politique de Alba Ventura.
(3) https://theconversation.com/80-km-h-pourquoi-tant-de-haine-98861 27/06/2018 Fabrice Hamelin.
(4) http://www.securite-routiere.org
(5) https://violenceroutiere.fr/w/
(6) JDD du 17 juin 2018.

Retrouvez tous les rapports et articles sur le site à l’adresse http://violenceroutiere.fr/w/2017/12/08/dossier-vitesse/

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