Editorial de Pondération n°114 janvier février mars 2018

 Le 12 avril, le président de la République a levé les derniers doutes lors de son entretien avec J.-P. Pernaut sur TF1 : la vitesse sur les routes sans séparateur médian sera limitée à 80 km/h à partir du 1er juillet. « On va le (1) faire pendant deux ans, sur tout le territoire, pour essayer de faire baisser drastiquement ce chiffre des morts sur la route, qui a réaugmenté ces dernières années. »

Un tel accord au niveau le plus élevé de l’État avait été la source du succès il y a seize ans. J. Chirac et J.-P. Raffarin avaient également affronté la manipulation des faits et la confusion entre l’individualisme qui met en danger la vie d’autrui et le respect des règles qui améliore la sécurité. L’engagement d’Édouard Philippe et d’Emmanuel Macron nous rassure. Ils ont privilégié un enjeu éthique plutôt que le calcul politicien, fait le choix d’une augmentation de quelques minutes dans un déplacement pour éviter la mort ou le handicap.

Maintenant débute une nouvelle étape, celle de la mise en œuvre opérationnelle du 80. Elle requiert le soutien efficace et sans faille de l’ensemble des ministères concernés et de leur administration. Et pourtant : « Dieu me garde de mes amis ! Mes ennemis, je m’en charge ».

Le ministre de la « Cohésion » (?) des territoires, J. Mézard a prouvé sa méconnaissance du sujet dans une page complète du Monde (2) qui lui était consacrée. Les différentes chambres du département (agriculture, CCI et autres), cornaquées par le député V. Descœur qui a apostrophé à ses dépens le Premier ministre (3) , ont fait preuve de la même ignorance. Ces élus ont diffusé des listes de signataires aussi peu informés qu’eux, car ils n’ont toujours pas assimilé que 80 % des accidents mortels ont lieu sur 18 % des voies les plus utilisées du Cantal, ces « belles routes rectilignes » qu’ils voudraient laisser à 90 km/h ! Rappelons que le temps « perdu » sur les routes ne l’est pas dans les départements qui ont une faible densité de population, mais dans les grandes agglomérations et leurs banlieues !

La solidarité gouvernementale de 2003 nous avait épargné des propos inconsidérés, des silences accablants ou des manœuvres hypocrites pour tenter de freiner les bonnes décisions. Le choix d’un maintien à 90 km/h des routes à trois voies (autorisant par moments les dépassements) a été soutiré par les bitumeux du ministère des Transports soutenus par leur ministre, Élisabeth Borne. Or, une ligne blanche n’a jamais fait obstacle à une perte de contrôle suivie d’un choc frontal, et ces routes sont celles qui supportent les trafics les plus élevés. Même défaut de solidarité lors de l’exhumation par ce ministère qui a en charge la « transition écologique et solidaire », d’un rapport (4) de ce même ministère paru en 2014 à la demande de S. Royal et réédité en 2018.

Il minimise les bénéfices du 80 km/h en indiquant de très faibles réductions de vitesses qui ne correspondent pas aux mesures observées sur plusieurs tronçons au cours des dernières années. De plus, il omet la réduction de la consommation de carburant induite par la baisse de la vitesse. Ces carences vont de pair avec l’inexistence de N. Hulot qui ne respecte pas l’obligation de la France, après la COP21, de réduire de 29 % d’ici 2028 la consommation de carburants sur les routes : deux ans sont passés et elle s’est accrue !

Un groupuscule de sénateurs a entretenu une guérilla à grand renfort de communiqués de presse avant, pendant et après la parution d’un fascicule qui manque de rigueur, de bonne foi, de travail sérieux et de distance avec les lobbies, mais sûrement pas d’humour. Oser écrire qu’ils ont créé un groupe de travail (5) « afin de consulter acteurs institutionnels, experts et associations et d’évaluer, sans a priori (sic !), l’utilité et l’efficacité de cette mesure. » milite en faveur d’une réduction drastique du nombre de sénateurs.

La société civile s’avère également décevante. Elle ne monte guère au créneau, préoccupée de sa notoriété et de son image : l’objectif, ne pas sortir la tête de sa tanière pour éviter le moindre risque, attendre que tout soit acté pour se déclarer ensuite grand défenseur et soutien du 80, au vu des résultats. Au rendez-vous des timorés, ils sont venus, ils sont tous là… assidus aux commissions du CNSR, toujours prompts à surenchérir sur le véhicule autonome, l’information, l’éducation, les formations en tous genres (business is business), les récompenses pour les conducteurs immatures qu’il faudrait encourager à respecter la loi, etc. Grâce à la prise de position nette et sans aucune ambiguïté du Président, parions que le printemps, la servilité aidant, les sortira enfin de leur torpeur bien-pensante. Que de miroirs voilés ces dernières années pour éviter le face à face pénible avec sa propre image !

Dans cette confusion, seul le Premier ministre, fort de certitudes acquises grâce à une équipe qui travaille avec des experts, monte au front alors que l’intendance ne suit même pas ! Il aura fallu quatre mois pour fournir les données (6) indispensables qui auraient dû bloquer la désinformation massive que nous avons dû subir.

Aujourd’hui, la mise en œuvre du 80 et l’évaluation de son efficacité nous inquiètent. À la Ligue, nous avons en effet l’expérience de l’usage d’indicateurs précis pour comparer les vitesses pratiquées : ils doivent être opérationnels avant la mise en place du dispositif pour permettre la comparaison «avant/après». Nous avons des doutes sur ce point précis. Qu’en est-il de ces observatoires départementaux indispensables pour analyser ensuite l’évolution de l’accidentalité ?

Les gestionnaires des routes et les présidents des conseils départementaux ont-ils donné leur accord pour assurer les mesures de vitesse au niveau des départements ? Leur opposition au 80 aura-t-elle une incidence sur leur coopération ? Quel est le dispositif mis en place pour la période qui servira de référence (combien de points traités et depuis quand ?).

Compter sur le big data nous rappelle les engagements de l’ONISR qui voulait lancer en 1997 un programme (7) pour recueillir des données à partir de stations de comptage. Vingt ans après, alors que les techniques se sont améliorées, rien n’est opérationnel !

Les gouvernements ont toujours eu besoin d’outils d’aide à la décision en ordre de marche pour orienter leurs politiques et justifier les mesures prises. Dans le passé, nous avons connu des services réactifs en capacité de le faire. Ce n’est hélas plus le cas et notre admiration est maintenant sans borne pour le Premier ministre obligé de contrer encore et encore les imbéciles qui déclarent s’ennuyer lorsqu’ils roulent à 80 km/h !

Un dimanche matin de mars, des familles circulent sur « une route en bon état », selon le vice-président du conseil départemental de Charente-Maritime (8) . Mais hélas, cette D 733 qui satisfait aux critères de « bonne route » dont on nous rabat les oreilles pour justifier que les élus locaux décident ou non du passage à 80, représente un trafic de 30 000 véhicules par jour. Ce dimanche-là, entre Rochefort et Royan, dans un accident effroyable, trois personnes sont tuées, trois autres, dont un enfant, sont héliportées au CHU de Poitiers. Choc frontal, un parmi tant
d’autres, qui aurait peut-être été évité si…

Dans une enquête du JDD, les axes non autoroutiers de ce département sont désignés comme les plus meurtriers de France. Nous dédions ce numéro de Pondération à ces familles.

(1) Passage à 80 km/h sur les 400 000 kilomètres de voies sans séparateur central.
(2)Le Monde du 17 avril 2018.
(3)Questions au gouvernement à l’Assemblée nationale du mercredi 14 mars.
(4) Le CGDD vient de sortir une étude coût/bénéfices sur différents scénarios de réduction de la VMA dont la réduction à 80 km/h
sur chaussée bidirectionnelle. Le rapport est téléchargeable ici : http://www.maire-info.com/upload/ files/etude_80_kmh.pdf
(5) CP du jeudi 19 avril 2018 « Pour répondre à ces inquiétudes, la commission de l’amé nagement du territoire et du développement
durable et la commission des lois du Sénat ont entendu les explications du délégué interministériel à la sécurité routière et décidé,
dès janvier 2018, la création d’un groupe de travail conjoint relatif à la sécurité routière afin de consulter acteurs institutionnels,
experts et associations et d’évaluer, sans a priori, l’utilité et l’efficacité de cette mesure ».
(6) Accidentalité sur les routes bidirectionnelles hors agglomération – Enjeux relatifs au réseau principal. Observatoire national
interministériel de la Sécurité routière : http://www.ladocumentationfrancaise.fr/var/storage/rapports-publics/184000225.pdf>.
(7) Programme Fa-Vibrato de recueil de données automatiques sur les vitesses à partir des stations de comptages Siredo.
(8) France Bleu le 18 mars 2018.

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