Appel des scientifiques : «Il existe une relation directe entre vitesse moyenne et risque traumatique»

Un collectif rassemblant des professionnels de la santé, des spécialistes en santé publique et en accidentologie et représentants d’association de victimes se félicite dans une tribune au « Monde »¨ de la prochaine réduction de la limite de vitesse sur certaines routes.

LE MONDE | 14.05.2018

Défendu par le premier ministre, Edouard Philippe, l’abaissement de la vitesse maximale à 80 km/h sur les routes secondaires à double sens doit entrer en vigueur le 1er juillet pour une durée d’expérimentation de deux ans. REUTERS/REGIS DUVIGNAU

Tribune. Le débat est installé dans les médias depuis le choix du gouvernement d’abaisser à 80 km/h, à compter du 1 er juillet, la vitesse maximale sur les routes secondaires, où surviennent 87 % de la mortalité hors agglomération et 55% de l’ensemble de la mortalité routière. Il prend des aspects intolérables : la réalité des faits semble sans importance et la priorité à la vitesse s’impose comme la référence privilégiée.

Les familles de victimes et les médecins sont en contact permanent avec un drame dont il ne faut pas oublier les particularités. Ce sont des jeunes hommes qui sont majoritairement les victimes d’accidents et qui conserveront des handicaps réduisant, et parfois supprimant, leur capacité de penser et leur plaisir de vivre. Ce sont les parents qui enterrent leurs enfants de 20, 30 ou 40 ans ou qui vivent avec eux leur handicap, avec la hantise de leur avenir quand ils ne seront plus là pour les aider. En effet, les blessés les plus graves, qui ont survécu au traumatisme, risquent de conserver, notamment en cas de traumatisme crânien, des séquelles qui vont persister toute leur vie et compromettre leur avenir personnel, familial, social et professionnel.

Nous étions habitués à la diminution régulière du nombre d’accidents de la route depuis bientôt cinquante ans. L’accroissement de la mortalité, passée de 3 260 à 3 456 tués depuis janvier 2013, alors que d’autres pays continuent de réduire le nombre de morts et de handicaps, nous faisait perdre espoir. Comme si une passivité s’installait et si un équilibre acceptable avait été trouvé entre les risques d’accident et les décisions souvent contraignantes permettant de les réduire. Pourtant, l’effet mesuré d’une réduction de vitesse sur la fluidité de la circulation est positif, contrairement aux idées reçues quant aux risques de ralentissements ou de bouchons.

Des freins au progrès

Parce que nous sommes confrontés aux conséquences des accidents, professionnellement ou personnellement, nous savons que des progrès liés aux modifications des véhicules, comme ceux obtenus au niveau des infrastructures, peuvent encore advenir, mais nous connaissons également les freins à ce type de progrès. Les aménageurs manquent de moyens financiers dans une période où l’Etat transfère des responsabilités au niveau local sans compenser totalement les charges financières. Ils ont en outre constamment sous-évalué la nécessité d’agir sur l’environnement de la route, les arbres, les poteaux, les fossés, les murs. Les industriels qui conçoivent les véhicules n’ont pas su assurer au niveau européen la réduction des vitesses maximales des voitures.

Commercialiser et autoriser la mise en circulation de véhicules qui peuvent rouler à 200 ou 250 km/h est une pratique destructrice.

Il est facile d’équiper les voitures d’enregistreurs d’événements (« boîtes noires ») facilitant la détermination des responsabilités en cas d’accident, mais elles ne sont toujours pas obligatoires.

Les limiteurs automatiques de vitesse, permettant de réduire la vitesse au niveau autorisé à l’endroit où circule un véhicule, sont au point depuis plus de dix ans, mais eux non plus n’ont pas été rendus obligatoires. Il nous faudra attendre des années avant que les voitures soient automatisées et préviennent les comportements dangereux. Or nous savons que, si de 2000 à 2010, la mortalité a été réduite de 49 % (passant de 8 170 tués à 3 992), c’est en majeure partie (au minimum 33 %) du fait de la diminution mesurée des vitesses moyennes grâce à l’amélioration des méthodes de contrôle. Par comparaison, l’impact de l’amélioration des véhicules sur ces chiffres est modeste et lent (11 % seulement).

Nous ne méconnaissons pas par ailleurs l’importance d’autres facteurs, tels que la consommation d’alcool ou de cannabis ou l’utilisation du téléphone au volant, mais l’expérience prouve qu’il est très difficile d’agir sur ces comportements : ainsi la proportion d’accidents mortels avec alcool ne bouge pratiquement pas (30 % environ), alors que leur nombre brut diminue comme l’ensemble de la mortalité, du fait des progrès qui n’ont rien à voir avec l’alcool mais qui bénéficient aux alcoolisés, comme aux autres usagers.

Mesure de bon sens

Notre seul espoir à court terme réside donc dans le courage politique se manifestant dans un domaine dont nous connaissons l’efficacité : la réduction de la vitesse. Le bon sens le plus élémentaire, tout comme les données scientifiques accumulées depuis plusieurs décennies, montrent sans l’ombre d’un doute qu’il existe une relation directe entre vitesse moyenne de déplacement et risque traumatique (mortalité et blessures graves). Tout étant égal par ailleurs, plus la vitesse est élevée, plus le risque d’accident augmente du fait d’une distance de freinage allongée.

Et en cas d’accident, plus la vitesse à l’impact est élevée, plus l’énergie cinétique libérée sera importante, augmentant ainsi le risque de lésions irréversibles, notamment au cerveau. La décision prise par le gouvernement doit être soutenue et appliquée en refusant tous les aménagements qui réduiraient son efficacité. Les élus ou les lobbys qui s’opposeraient à cette mesure ou qui proposeraient son affaiblissement doivent savoir que la réduction des gains en vies humaines et du handicap sera évaluable. Ils comprendront alors qu’ils ont joué avec l’existence ou la santé de leurs concitoyens pour avoir négligé la réalité des faits et l’intérêt collectif.

Confrontés de près aux conséquences dramatiques de ces accidents, nous, professionnels de santé, spécialistes en santé publique ou en accidentologie, responsables d’associations de victimes, estimons que les vies qui seront sauvées et les handicaps qui seront évités grâce à cette mesure simple, raisonnable et relativement peu contraignante, justifient l’effort de chacun d’entre nous.

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