Editorial de pondération n°113 octobre-novembre-décembre 2017

Chantal Perrichon

Une première grande étape vient d’être franchie. Des années de lutte pour obtenir une mesure priorisée en novembre 2013 par les experts du CNSR(1), puis balayée d’un revers de main par l’ego(2) d’un Ministre entouré d’une escorte aux ordres. Quel jugement portera l’histoire de la sécurité routière sur ces fonctionnaires dont le sobriquet « Pathé Marconi, la voix de son maître » exprimait le regret de ne pas les voir assumer leur rôle de conseillers ?

Le temps des « décideurs », (vous avez dit décideurs ?) qui rejetaient les connaissances scientifiques les plus solides est enfin révolu ! Souvenez-vous, deux de nos meilleurs experts, C. Got et C. PérezDiaz, reconnus tant au plan national qu’international, déclaraient dans la page Débats du Monde(3) :
« Refusant d’être associés sans réagir à l’incompétence, la surdité et l’obstination dans l’erreur, nous démissionnons du Comité des experts auprès du Conseil National de la Sécurité Routière. Quand des organisations n’assument pas leurs fonctions, il faut expliquer pourquoi et les quitter. Toute autre attitude relève d’une forme de compromission irresponsable conduisant à la culpabilité ».

Que d’amertume lorsque nous entendions les flatteurs saluer la grande sagesse de B. Cazeneuve qui osait proposer une expérimentation au nom du pragmatisme. Les mêmes sévissent encore aujourd’hui :
certains plus opportunistes que d’autres se rallient tardivement au 80 km/h. D’autres, encore plus carriéristes, exercent toujours leur pouvoir de nuisance au ministère des Transports : c’est même là qu’ils osent tout ! Mais nous y sommes habitués. Souvenez-vous, que de combats menés trop souvent seuls ; ainsi pour le dispositif des enfants en voiture, la mise en place du permis à points, le passage du 60 à 50 km /h en ville, le délit de grand excès de vitesse, etc. L’une de nos anciennes présidentes
(4) écrivait à ce propos en 1989 : « Notre premier combat reste le combat contre la vitesse(5). Nous avons besoin de vous pour le gagner. Le Parlement doit prochainement se prononcer pour la création du délit de grand excès de vitesse : nous soutenons ce projet. Nous sommes à peu près les seuls, la Prévention routière s’en étant, sur France Inter entre autres, désolidarisée à la stupéfaction générale ».

C’est ainsi. Avec le temps, beaucoup oublient l’énergie qu’il a fallu pour arracher des décisions qui ont sauvé tant de vies. Espérons que ce virage à 180°de tous les politiquement corrects habituels ne s’en tiendra pas là.

Nous aimerions que la majorité des membres du CNSR abandonne les manœuvres dilatoires habituelles. Ceux qui ont bloqué l’interdiction du bluetooth se sont également opposés à la boîte noire utilisable en cas d’accident, proposant hypocritement une boîte comportementale qui « permettrait d’améliorer la connaissance de l’accidentalité » (sic !). Ces pratiques détruisent la raison d’être du CNSR qui est d’identifier et de promouvoir des décisions favorables à la sécurité routière. Le politique décide ensuite, il est le seul légitime pour le faire. En 2002, la réforme d’une qualité exceptionnelle a soigneusement évité d’associer le CNSR à sa production. 

Entendre maintenant le Premier ministre, Édouard Philippe dire : « Je souligne que dans ses travaux le Comité interministériel s’est attaché à se fonder exclusivement sur des bases scientifiques irréfutables » nous ramène avec plaisir au quinquennat de J. Chirac, époque de référence durant laquelle les conseillers de l’Élysée, de Matignon et de tous les ministères concernés ciblaient des mesures en fonction des connaissances, de l’expertise et non au doigt mouillé, tous azimuts, en escomptant que l’une d’entre elles fonctionnerait. La vie des gens mérite mieux que des approximations, des critères personnels, bref de l’amateurisme, habillé de démagogie.

Nous sommes à l’orée d’un moment qui renoue avec l’espérance. Nous avons repris confiance, ces cinq derniers mois, lorsque nous avons constaté que Matignon s’emparait du dossier en pleine connaissance de sa complexité et s’appuyait sur l’expertise. Nous l’avons toujours dit et répété, la sécurité routière est par nature interministérielle et relève de Matignon : elle ne peut rester dans le giron d’un seul ministère. Nous en avons la preuve maintenant.

Les mois à venir seront, nous l’espérons, dans la continuité de ce premier CISR. Quelle meilleure réponse pour les opposants systématiques, qui déversent un tombereau de mensonges et de fiel quotidiens, que d’être confrontés aux décisions qui viennent d’être annoncées. Un souhait en ce début d’année : que cette nouvelle équipe soit autant respectée, soutenue que celle des fonctionnaires performants et compétents qui ont installé en quelques mois le Contrôle Sanction Automatique en 2003 et assuré la division par deux de la mortalité dans la décennie qui a suivi !

Chers amis, votre engagement sans faille depuis des années sur le passage de 90 à 80 km/h sur nos routes les plus dangereuses parce qu’elles supportent les trafics les plus importants, n’aura pas été vain. Merci à tous de contribuer dans les départements à faire progresser les idées de la Ligue !

Je dédie ce numéro de Pondération à tous les enfants qui ont été tués sur nos routes l’an passé, ainsi qu’à leurs parents qui tentent de survivre à cette épreuve. Seuls les accidents collectifs retiennent l’attention des médias durant quelques jours, et la famille dont l’enfant n’est plus découvre dans le malheur la place accordée aux braillards qui ne supportent pas que l’on s’attaque à la vitesse. Notre société continue à banaliser la mort sur la route.



(1) Conseil National de Sécurité Routière.
(2) « Il me revient et à personne d’autre, de définir une stratégie, de mettre en œuvre des mesures et de donner les moyens nécessaires à mes services pour mener ce combat contre l’insécurité routière », prononcé par B. Cazeneuve au CNSR le 11 mai 2015.
(3) Le Monde, 18 mars 2015.
(4) G. Jurgensen dans un éditorial du numéro 25 de Pondération.
(5) Plus de 50 km/h au-delà de la vitesse autorisée

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Une pensée sur “Editorial de pondération n°113 octobre-novembre-décembre 2017

  • 18 mai 2018 à 13 h 36 min
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    MERCI ! MERCI et MERCI encore Madame Perrichon ! Je viens d’entendre votre intervention sur BFM tv et je suis ravie et impressionnée par l’intelligence et l’argumentation précise et pertinente de vos propos . L’association va avoir fort à faire contre l’obscurantisme et la désinformation qui circulent sur les réseaux sociaux et relayés par quelques personnalités inconscientes dont la démagogie est écoeurante !
    Je suis une simple citoyenne de 52 ans sensibilisée très tôt à la sécurité routière, j’avais à peine dix-huit ans quand mon père s’est tué en s’endormant au volant . Quant à moi, une personne âgée a perdu le contrôle de son véhicule il y a presque sept ans et a mis un terme à tous mes projets de vie . Aujourd’hui, reconnue adulte handicapée, je lutte au quotidien comme des dizaines de milliers d’autres victimes …y compris dans le cadre d’un procès en indemnisation qui n’en finit plus . Alors, Merci à vous et à tous ceux qui travaillent près de vous . Ne lâchez rien, tant de victimes et malheureusement futur victimes comptent sur vous !

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